12 janv. 2008

Triste Gauche du Centre (D. Bensaïd)

CONTRE BHL

Rouge2234, 10/01/2008

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Triste gauche du centre

Dans « Ce grand cadavre à la renverse » (Paris, Grasset 2007), Bernard-Henri Lévy, tentant de théoriser les renoncements de la gauche procapitaliste, stigmatise la « gauche radicale », taxée d’antilibéralisme, de nationalisme, d’anti-américanisme, de fascislamisme (!), de tentation totalitaire, de culte de l’histoire, et, bien sûr, d’antisémitisme… Dans son livre, « Un nouveau théologien, B.-H. Lévy », publié ce mois-ci par Nouvelles Éditions Lignes (2007, 12,5 euros), Daniel Bensaïd réfute méthodiquement ces accusations. « Rouge » en reproduit quelques « bonnes feuilles », avec l’aimable autorisation de l’éditeur.

« Cette gauche décomposée, en quête d’auteurs et d’acteurs, qui fait tourner à vide la rhétorique de la rénovation et de la modernisation, est logiquement devenue réceptive aux sirènes sarkozystes. On a crié au débauchage. On s’est indigné des trahisons. On a vilipendé les transfuges. Les frontières étaient pourtant depuis longtemps devenues si poreuses que les Bernard Kouchner, Jean-Marie Bockel, Jean-Pierre Jouyet, Fadela Amara, Martin Hirsch, Jacques Attali, Jack Lang n’ont pas été infidèles à la gauche. Ils sont restés fidèles à eux-mêmes, jusqu’à un certain point et dans une certaine mesure, et ils font au service de M. Sarkozy avec le même zèle, avec la même application, ce qu’ils auraient tout aussi bien fait au service de Mme Royal. Tous sont frappés du syndrome « rivière Kwaï » : ils gèrent et gouvernent comme l’officier prisonnier construisait un pont, le plus beau pont et, comme lui, ils ont oublié, ou peu leur importe, pour qui. D’autres suivront. D’autres – Julien Dray le confesse dans son livre, Règlements de comptes – en crèvent d’envie. La crainte d’un mauvais pari les retient, plutôt que la fidélité à des principes depuis longtemps tournés en dérision.

« De cette mutation, de cette conversion, de cette venteuse rotation, Bernard-Henri Lévy entend être, sinon le penseur, du moins l’idéologue. Il l’attendait. Il s’en réjouit. […] La gauche selon M. Lévy, c’est ce qui reste quand on a enlevé le haut et le bas, quand on a forclos la question de la justice sociale, et effacé son principe égalitaire. Il l’admet au demeurant de bonne grâce : “C’est vrai, je me suis plus intéressé à la misère bosniaque qu’à la misère du coin de la rue. Je suis un peu sourd à la question sociale. Que voulez-vous, on écrit avec son intelligence et avec son inconscient.” Commode surdité ; faut-il comprendre que l’intelligence est hermétique à la misère banale, ordinaire, trop peu médiatique du “coin de la rue” ? Ou bien que l’inconscient philosophique a subi de tels traumatismes politiques qu’il refoule désormais ses pulsions sociales ? […]

Brouiller les cartes

« Pour Bernard-Henri, le “coin de la rue”, ces triviales histoires de feuilles de paye, de logements insalubres, de franchises médicales, manquent décidément de souffle lyrique.

« Sa gauche en images, la gauche imaginaire de son livre d’heures, est une gauche sans classes, sans exploités, une gauche “sociétale” amputée de la gauche sociale, oublieuse de ses interruptions grévistes de 1936, de 1968, de 1995, de 2003. Trop sépias, ces défilés de cheminots et de postiers, trop prosaïques, ces cortèges pour la défense du service public ou des retraites. Trop corpos, trop ringards, pas assez flamboyants. Le peuple du “coin de la rue” prend décidément trop mal la lumière des projecteurs. […]

« Pour que la gauche d’imposture que M. Lévy s’empresse de secourir puisse encore faire illusion en se présentant comme la seule possible, la seule raisonnable, la seule concevable, il se doit de disqualifier l’autre gauche, d’exorciser ses vieux démons. Pour que sa nouvelle gauche moderne, riche de candidats aux transferts, puisse être “sans frontières” sur sa droite, il faut la garder et la murer solidement sur sa gauche. Il faut donc changer les noms, brouiller les cartes, inverser les valeurs. Il faut, absolument, par un simple détournement rhétorique orwellien, par un détournement de novlangue aussi audacieux que celui transformant les exploités en privilégiés et les patrons en otages, il faut donc que la gauche fidèle, la gauche non reniée, non frelatée, non repentie, soit stigmatisée comme étant la droite, comme étant cette “gauche de droite” que Pierre Moscovici sent, avec le même flair que Bernard-Henri Lévy, “monter et revenir”. Sous Besancenot, Doriot et Déat ? Tout simplement. […]

Reniements

« Bernard-Henri Lévy n’en brosse pas moins de la “gauche radicale” un sombre portrait, où s’accumulent les “ismes” infamants – antilibéralisme, nationalisme, anti-américanisme, antisémitisme, “fascislamisme”. Nous ne nous reconnaissons dans aucun d’entre eux. Mais, pour que la gauche rénovée façon Lévy-Royal puisse mener en bonne conscience, en toute tranquillité, en parfaite sérénité, sa nouvelle vie au centre, elle se doit de conjurer le spectre d’une gauche de gauche, tout comme M. Sarkozy entend conjurer celui de Mai 68, et de chasser le mauvais rêve d’une gauche radicale susceptible de venir hanter “l’ordre juste” dans son injuste sommeil. Il lui faut en finir avec l’hypothèse révolutionnaire, déjà euphémisée sous Mitterrand et réduite à un simple “changement” sans rupture.

« “La question ‘la révolution est-elle possible ?’ a cédé la place à une autre, bien plus troublante et surtout bien plus radicale : ‘la révolution est-elle désirable ?’”, répète Bernard-Henri Lévy en s’appropriant les termes de Foucault. Il se contente d’ajouter que la question est aujourd’hui tranchée : “La réponse est devenue ‘non’, clairement ‘non’, ou en tout cas pour peu de gens.” Ce “peu de gens”, ces gens de peu, cette canaille dont obstinément nous sommes. Car la révolution telle que nous l’entendons, celle qui nous presse de changer le monde avant qu’il ne nous écrase, est affaire de besoin autant que de désir. Elle est plus que jamais urgente, à défaut d’être désirable. Il s’agit précisément de la rendre possible. Car ce que ne comprendrons jamais les socialistes du centre, les tièdes et les tempérés, c’est que, lors même qu’une pratique de révolution paraît impossible, aucune pratique de réforme n’avance qui ne soit accompagnée et soutenue par une pensée de la révolution.

« Pierre Moscovici s’enthousiasme pour cette gauche moderne, “dépouillée de l’utopie révolutionnaire”, pour cette “gauche mélancolique” que lui offre le théologien inorganique : “Cette gauche-là, dit-il, est la mienne.” Confirmation, s’il en était besoin, qu’il y a bien sa (leur) gauche, et la nôtre. Qui en doutait ? […] Bernard-Henri Lévy, lui, ne reproche pas à la gauche ses démissions et ses reniements, mais de ne pas s’être assez démise et pas assez reniée. Il lui demande encore un effort pour accepter d’être sans complexe le centre mou qu’elle est devenue.

Daniel Bensaïd


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Envoyé par Fernando Batista

2 commentaires:

manu a dit…

"Mutatis mutandis, la notion actuelle de social-démocratie est au règne du capitalisme ce que la notion de monarchie constitutionnelle était à la monarchie absolue : un moyen de sauver le régime en retardant indéfiniment, s'il se peut, l'idée qu'il faut en finir avec le principe même de l'ordre existant" ( De notre servitude involontaire », Alain Accardo, Ed Agone 2001.)

manu a dit…

Tout à fait d'accord avec le texte de Daniel Bensaïd.
Voici en guise d'illustration de son propos, un petit bilan, non exhaustif, de l'action de la gauche au pouvoir dans les années 80-90
JS
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Années 80 :
Privatisations multiples et variées.

Les socialistes ont privatisé presque deux fois plus que la droite
(260 milliards de francs de privatisations contre 149 milliards) !!!
Aérospatial, Air France Matra, la CNP, le Crédit- Lyonnais, le groupe GAN et sa filiale le CIC Renault, France-Télécom, , la Snecma, Les autoroutes du Sud de la France, AGF, Usinor-Sacilor, la SFP, l’UAP, Péchiney, la Seita, Total, etc…

La gauche a vendu à une poignée d’actionnaires les entreprises que l’Etat (les contribuables) avaient financées et capitalisées avec les deniers publics entre les années 50 et les années 80. C’est au moment où ces entreprises sont devenues hautement lucratives qu’elle décide de les brader au privé, appliquant l’adage bien connu de « socialisons les coûts (d’investissement) et privatisons les profits ».

1983
Forfait journalier hospitalier
Sous le deuxième gouvernement Mauroy, loi du 19 janvier 1983

Création du forfait journalier hospitalier pour « diminuer les dépenses de Sécu » 3 euros à l’époque… 16 euros aujourd’hui.
En matière de Sécu l’action de la gauche au pouvoir a été à peu près identique aux politiques menées par la droite, passées et/ou à venir.
Cela revient à taxer les plus malades et à rompre avec les principes fondateurs de la Sécu. Plus longtemps tu seras hospitalisé et plus tu seras taxé…

1984
Réforme de l’indemnisation du chômage
UNEDIC (Bérégovoy-1984)

Cette réforme établit une stricte proportionnalité entre temps de cotisation et temps d’indemnisation. Elle prend acte du refus du patronat d’augmenter les ressources de l’UNEDIC. Elle exclut de fait de l’assurance-chômage les nouveaux demandeurs d’emploi qui n’ont jamais cotisé et que la gauche classera dans une nouvelle catégorie : les « exclus » ou « nouveaux pauvres » objets de la solidarité nationale. Pour réinjecter le discours sur la « solidarité nationale » la gauche avait absolument besoin d’inventer la notion «d’exclusion » et donc de créer « les exclus ».


1985
Libéralisation des mouvements de capitaux
(Cabinet de P. Mauroy-1985)

Financiarisation de l’économie
Tout le pouvoir aux actionnaires
La libéralisation des mouvements de capitaux a rendu la marge d’action des Etats très limitée, mettant irrémédiablement fin aux politiques de relance keynésienne
Ou de l’exercice de sabordage du politique par lui-même

1991
Création de la CSG (M.Rocard)
(Contribution Sociale Généralisée)


Remplacement de la cotisation maladie salariée par la CSG
Disqualification de la cotisation sociale comme mode de financement de la Sécu.
Déconstruction de la solidarité salariale.
Fiscalisation et inévitablement… étatisation de la Sécu
Pour un exposé complet cf Site de B. Friot http://pagesperso-orange.fr/epinore/charpent.html

1991
RMI (M.Rocard)
(Revenu minimum d’insertion)

Les socialistes créent donc les ressources nécessaires à financer le statut du nouveau pauvre (tous ceux qui n’ont pas droit à l’assurance chômage) dans une des sociétés les plus riches du monde ! Institution de la charité publique comme revenu de survie. Fractionnement du salariat.

1997
« Emplois jeunes »
(M. Aubry)
Les « emplois jeunes » sont l’exemple même de la destruction de la notion d’emploi tel qu’il a été défini et conquis au cours du 20ème siècle
Déni de qualification, car les jeunes en question avaient le niveau bac + 2 en moyenne
Déni de salaire
Cette catégorie a été construite sur un mensonge d’Etat : « Le chômage des jeunes » qui en réalité n’a jamais dépassé les 7-9% ! En effet dans la classe d’âge des jeunes de 18-25 ans, seule un quart des jeunes sont en activité ou demandeurs d’emploi, les autres poursuivent les études, sont en formation professionnelle, etc…

1999
Fonds de Réserve des retraites (dit aussi « Répartition provisionnée » - Jospin)

Véritable introduction des fonds de pension en France. Régression intellectuelle et politique fondée sur les sophismes de la rente (or « on ne finance jamais sa propre retraite » cf. article de J.M. Harribey ou les sophismes de la rente de Bernard Friot)
2000
CMU - Couverture Maladie Universelle- (Aubry reprend en 2000, le projet d’Alain Juppé de 1996 d’instaurer une AMU - Assurance maladie universelle)

Création d’une sécurité sociale pour les pauvres.
Rupture avec l’idée d’universalité de la Sécu.
Remplacement de la solidarité salariale par la charité publique.
« La CMU sert surtout à légitimer (par affiliation gratuite des « pauvres ») la part de plus en plus importante, à coté du régime de base, des assurances et des mutuelles dans la logique de l’accumulation financière ».
Cf Site de B. Friot ou
http://membres.lycos.fr/samu/cmu.html

2001
PPE (Jospin)
Prime pour l’Emploi
Déconstruction du salaire, payé par l’employeur, comme mode de rémunération du travail.
Déconstruction du statut de travailleur salarié.
Création du travailleur pauvre et allocataire rémunéré par un mixte de salaire et d’impôt de solidarité
Cf Site de B. Friot
http://pagesperso-orange.fr/epinore/huma2001%20imptts.html

2001
PPESV (L. Fabius)
Plan Partenarial d’Epargne Salariale Volontaire

Fractionnement et dualisation du salariat :
-Création du travailleur-rentier pour la partie haute du salariat, payé par un mixte de salaire et de rente (salaire+épargne salariale)
-et pour la partie basse du salariat, création du travailleur-allocataire, payé par un mixte de salaire et d’impôt (salaire+prime pour l’emploi)
Acclimatation idéologique des salariés à l’idée des fonds de pension.

Ces modes de rémunération sont exonérés de cotisations et donc réduisent le financement de la Sécu et donc sont destructeurs de la solidarité salariale.

Années 90
Exonérations massives de cotisations patronales « pour créer des emplois » (de 10 milliards d'euros par an dans les années 90 à 23 milliards d’exonérations en 2006 )

Diminution du salaire indirect ou socialisé, ce qui a entraîné une baisse des recettes de la protection sociale et donc mise en déficit de la Sécu, car les exonérations de cotisations ne sont jamais complètement compensées par des dotations budgétaires
Véritable trappe à bas salaires qui à la fois incite à maintenir et développer des emplois peu qualifiés et empêche toute promotion salariale.
CMU et RMI : Synthèse

« Mesures destinées aux plus pauvres, CMU et RMI relèvent d’une logique d’assistance (un minimum financé par l’impôt) et non pas d’un financement solidaire basé sur la cotisation sociale…Les gouvernements socialistes se sont rangés à des politiques économiques libérales…Ce choix politique est certainement moins coûteux à court terme…mais il tend à institutionnaliser l’existence d’une population durablement dépendante des revenus d’assistance » Julien Duval-Le mythe du « trou de la Sécu », avril 2007, Editions Raisons d’Agir

1998
1ère loi Aubry sur les 35 heures
Une des rares lois de gauche.
Partage des gains de productivité du travail sous forme de réduction du temps de travail
Mais en contrepartie : flexibilité, annualisation, blocage des salaires, remise en cause de toutes les conventions collectives, etc.


2000
2ème loi Aubry sur les 35 heures

Réductions des cotisations patronales sans aucune contrepartie en termes de création d'emplois.

Années 90
Autorisation administrative de licenciements massifs des dirigeants syndicaux ou de représentants du personnel par M. Aubry (15 000 par an)

Contribution à l'affaiblissement du syndicalisme et des rapports de force capital/travail
Aide active au patronat dans la mise au pas du monde du travail



2001 Nouveau code de la mutualité (Jospin)
Mise en concurrence des mutuelles avec les compagnies d'assurance privées.
Jospin transpose (sans y être obligé) une directive européenne qui met en concurrence les mutuelles avec les assurances.
Fin de la mutualité solidaire.
Dilemme : si les mutuelles s'alignent sur les assurances privées elles perdent leur vocation de solidarité et deviennent des organismes à caractère essentiellement financier. si elles refusent de s'aligner elles signent leur disparition à plus ou moins long terme

Autorisation du travail de nuit pour les femmes (Aubry)
Aubry transpose, sans y être obligée, une directive européenne qui, nom de l'égalité hommes/femmes, légalise le travail de nuit pour les femmes…
Véritable régression du droit du travail.
etc

Comme l’a bien dit Alain Accardo , "Mutatis mutandis, la notion actuelle de social-démocratie est au règne du capitalisme ce que la notion de monarchie constitutionnelle était à la monarchie absolue : un moyen de sauver le régime en retardant indéfiniment, s'il se peut, l'idée qu'il faut en finir avec le principe même de l'ordre existant"